BIOGRAPHIE

Alain de clerck

Liège (BE), 1967

Alain De Clerck, sculpteur autodidacte, se définit comme un artiste « In Cité ». L’art « In Cité » prend le monde dans sa globalité, dit-il, comme matière à sculpter ; c’est dès lors tenter d’avoir une incidence sur la réalité. Ainsi, l’artiste installe dans l’espace public de singuliers horodateurs et des flammes symboliques afin de constituer une collection publique d’œuvres d’art ou des éléphants qui arrosent une carte d’Afrique en faveur d’un centre hospitalier situé au Congo. Avec son homonyme français, Alain Declercq, il peut lui arriver d’arroser un musée. Lorsqu’il n’œuvre pas à l’installation d’un travail sur la place publique, il l’occupe lui-même : Alain De Clerck sculpte la société, c’est un artiste engagé et dégagé des académismes du métier. Qu’il milite pour l’art au cœur de la cité ou pour un hôpital à Mokamo, qu’il s’investisse dans le devenir culturel de sa ville, la rêvant en métropole, ou qu’il imagine une œuvre symbolique de paix au Proche-Orient, il croit en la pertinence sociale et intellectuelle de l’œuvre d’art. Glisser une pièce jaune dans un horodateur, envoyer un message par mail ou SMS, déposer un bulletin dans une urne ou faire flotter des drapeaux, toute la pratique de l’artiste consiste à inviter le public à poser des gestes symboliques, des gestes qui engagent.

Extrait de Jean-Michel BOTQUIN, De la participation au suffrage universel. L’ « In Cité » et les Portes de la Paix d’Alain De Clerck, dans Aux Arts, etc. 16 communes, 16 artistes, catalogue d’exposition, Liège, Province de Liège Culture, éd. Yellow Now, 2011, p. 36-41. 

Dès ses premiers projets, Alain De Clerck (°1967) privilégie des sculptures mobiles à destination de l’espace public. Ancrées dans leur contexte historique et social, ses œuvres d’une grande puissance symbolique servent de support à une réflexion plus large sur l’impact qu’un citoyen, et plus spécifiquement un artiste, peut avoir sur la société dans laquelle il vit. Éminemment contextuelle, son approche se présente comme une manière d’agir concrètement sur la réalité, de sculpter le monde. Cette fonctionnalité est d’ailleurs revendiquée dans le choix du nom de l’asbl dont De Clerck constitue le moteur créatif dès 2003 : In Cité Mondi.

En 1995, l’artiste participe à un concours lancé par la Ville de Liège pour l’implantation d’une fontaine sur la nouvelle place Saint-Lambert, enfin rendue au public après une trentaine d’années de travaux, fouilles archéologiques et tergiversations. Cependant, bien que plébiscitée par la consultation populaire, Eve 171, sa sculpture s’animant sur le modèle d’un moulin à aubes alimenté par les eaux de la Légia, n’est pas retenue par le collège échevinal qui lui préfère une fontaine en petit granit plus conventionnelle.

Déçu par cet échec, le plasticien décide de dénoncer voire pallier le manque de soutien aux jeunes créateurs à travers sa propre pratique artistique. Ce type d’action, décrit par le critique Paul Ardenne comme de la « surenchère sociale », se place à l’intersection de l’expression artistique, de l’engagement humanitaire et du combat politique.

Invité en 2002 par les Brasseurs dans le cadre de l’exposition collective d’art public Bonjour! initiée par la Province de Liège, Alain De Clerck y propose la S.P.A.C (Sculpture Publique d’Aide Culturelle), une machine à récolter des fonds pour les artistes. À une période de surendettement de la Ville qui se traduit notamment par un gel des achats d’œuvres pour les musées, son mendiant de métal fait figure de CPAS de la culture.

En écho aux hauts-fourneaux, derniers monuments industriels de la vallée liégeoise, De Clerck conçoit avec l’aide du bureau d’études Greisch un arc en acier de 6 mètres de haut dont l’extrémité crache une flamme quand on introduit une pièce de monnaie dans la borne qui y est connectée. Le choix d’un parcmètre comme réceptacle n’est évidemment pas innocent, son image étant entachée par la révélation fracassante d’une affaire de corruption dans le cadre de l’attribution du marché des horodateurs. Il s’agit donc d’aborder avec ironie la question de la gestion des deniers publics. Dans l’art contextuel, modifier le sens ou la fonction du mobilier urbain est une pratique courante. Dans ce cas, de nombreux automobilistes ont été piégés par leurs automatismes et surpris de ne pas recevoir de ticket de parking malgré les efforts successifs pour améliorer la communication et la signalétique.

Bien qu’il agisse au départ dans le cadre d’une exposition sollicitée par le pouvoir provincial et que l’installation définitive de l’œuvre implique pour le moins un accord communal, Alain De Clerck ne manque pas d’égratigner les institutions. La finalisation de l’implantation de la sculpture passe d’ailleurs par plusieurs épisodes picaresques comme la remise d’une pioche d’or à l’échevin des travaux en présence de la presse pour l’inciter à planifier plus rapidement le creusement d’une tranchée ou l’organisation d’une soirée Horodaton. La réussite de cette parodie de gala de charité, indice d’un large réseau de partisans du projet et du charisme de son porteur, permet l’achat du parcmètre que la Ville peinait (ou renâclait ?) à acquérir.

Comme le souligne Paul Ardenne, dans une démocratie, un rapport de force complexe se noue nécessairement entre l’artiste contextuel et le monde politique, car la remise en question permanente des institutions est justement ce qui permet de préserver ce régime de la liberté fragile. Toujours critique, en porte-à-faux entre transgression et inclusion, au risque de passer pour un “cracheur dans la soupe” ou un valet du pouvoir, le créateur est en permanente renégociation à des fins de positivité ; il vise à améliorer globalement le contexte selon le principe du meilleurisme. (La) position revendiquée d’artiste (…) repose sur l’expression d’une imperfection ou d’une perfectibilité, en conséquence sur le voeu implicite d’une réforme dont l’art peut être un vecteur efficace (Paul ARDENNE, L’art contextuel, L’art contextuel, 1997, Paris, p. 34). C’est en quelque sorte une nouvelle forme d’art idéaliste, qui trouve son paroxysme dans sa tentative de résoudre le conflit israélo-palestinien en s’appuyant sur les citoyens pour faire pression sur les institutions européennes.

Mené en 2009, le combat d’Alain De Clerck au sein du collectif Liège 2015 pour que la Ville dépose sa candidature au titre de Capitale européenne de la Culture, dans le respect des nouvelles règles de concurrence édictées par l’Union européenne, s’inscrit aussi dans cette nouvelle politisation de l’art. Mobiliser près de 20000 personnes sur base d’une pétition sur papier et obtenir l’organisation du premier référendum belge sur une question culturelle peut être considéré comme une œuvre participative à très large échelle.

L’amplification de la revendication est également au cœur du dispositif évolutif mis en place à partir de la SPAC. Dès 2003, l’argent récolté est réinvesti dans une collection d’art contemporain nourrie, d’une part, par l’apport des passants et, d’autre part, par celle d’entreprises mécènes, dites Euroflammes, qui, en principe, doublent la somme à chaque activation. Dans la rue, hors de tout cénacle du “monde de l’art”, le citoyen est donc un acteur qui peut, selon des critères qui lui sont propres, décider ou non d’investir dans les arts plastiques actuels.

Depuis 2011 (et jusque 2023), les bureaux d’In Cité Mondi, mis à disposition gracieusement par la Ville de Liège, deviennent également, malgré leur exiguïté, un lieu d’exposition pour la collection et des projets satellites, mais aussi un espace de rencontres (conférences, réunions du secteur de la création…) apprécié pour son ouverture. À mi-chemin entre la campagne de promotion et les moments de convivialité multipliés par les partisans de l’esthétique relationnelle, les manifestations festives qui y prennent place constituent des points de départ de débat spontané facilitant la remise en question de la définition de l’art, du choix de la sélection ou du rôle du milieu associatif.

Faire entrer l’art dans le débat public est intrinsèque au processus créatif d’Alain De Clerck, qui, en tant que sculpteur, propose des formes monumentales comme support à une large réflexion, notamment sur le rôle des institutions européennes, les inégalités sociales, la pertinence de la coopération au développement et le rôle de la mémoire. 

Julie HANIQUE, extrait d’un texte sur l’art participatif rédigé avec Sophie LANGOHR en 2013 à la demande du Réseau d’Intervenants artistiques (non édité).

Depuis septembre 2020, Alain De Clerck a mis en place un second espace d’exposition pour la Space Collection. L’ASBL déploie désormais ses activités dans un espace de 500 m² : la New Space. Ancien garage de la police judiciaire, ce lieu s’est transformé en un espace atypique de “monstration” de l’art, offrant des possibilités nouvelles pour le travail d’exposition et de scénographie, tout en conservant un cachet brut. Ce lieu s’éloigne d’une approche muséologique « classique » tout en se prêtant à des pratiques pluridisciplinaires et monumentales.

Ce projet aspire à se développer à une autre échelle et à se professionnaliser au sein de l’ancienne patinoire de Liège, à Coronmeuse, afin de combler le chaînon culturel manquant à Liège : un véritable centre d’art actuel et contemporain.